Le monde est sourd
par Peter Adamson
C'est une histoire de souffrances inimaginables. Et c'est une histoire qui
sera mal racontée. Car qui n'a jamais eu personnellement l'expérience
de la mortalité et la morbidité maternelles ne peut en saisir
toute la profondeur. Et celles qui la connaissent sont habituellement réduites
au silence par une mort prématurée, par la pauvreté,
par leur condition de femme et par la censure et la gêne qui entourent
encore les questions de sexe, de sang et d'accouchement dans la plupart
des sociétés du monde.
Pendant une décennie, le chiffre de 500 000 décès maternels
par an a fait partie de la liturgie statistique. En 1996, de nouvelles estimations
montrent que le nombre de femmes qui perdent chaque année la vie
du fait d'une grossesse ou d'un accouchement est probablement plus proche
de 600 000.
Mais avant de mettre à jour les estimations comme si cela devait
permettre de régler le problème, il faut reconnaître
que de telles statistiques n'auraient jamais dû entrer dans l'usage
courant. Car il ne s'agit pas de décès comme les autres, et
ici la mort n'est qu'une partie de l'histoire.
Elles meurent par centaines de milliers ces femmes dont la vie prend fin
à l'adolescence, à vingt ans ou à trente, d'une manière
qui les place hors du cours normal de l'expérience humaine.
Plus de 140 000 d'entre elles succombent à une hémorragie,
perdant leur sang sur le plancher d'un autobus ou d'une carriole ou sur
une civière ensanglantée tandis que leur famille et leurs
proches cherchent en vain de l'aide.
Photo (ci-dessus): Il n'est donc pas exagéré
de dire que la question de la mortalité et de la morbidité
maternelles, enfermée dans la conspiration du silence, est la tragédie
la plus négligée de notre époque. ©
Quelque 75 000 autres meurent en tentant de se faire avorter. Certaines
ont pris des médicaments. D'autres se sont soumises à de violents
massages. Beaucoup ont introduit un objet pointu -- un cintre redressé,
une aiguille à tricoter ou un bâton aiguisé -- par
le vagin dans l'utérus. Cinquante mille femmes et jeunes filles ont
recours à cet expédient chaque jour. La plupart en réchappent,
bien qu'elles en gardent souvent une gêne invalidante, une inflammation
pelvienne et des pertes vaginales continuelles et nauséabondes. Mais
beaucoup n'y survivent pas: avec un utérus déchiré,
des lésions infectées et une septicémie, elles meurent
dans la douleur et dans la solitude, se vidant de leur sang, terrorisées
et honteuses.
Quelque 75 000 autres femmes peut-être succombent à des lésions
cérébrales et rénales dans les convulsions de l'éclampsie,
une affection qui a été décrite par une survivante
comme «la pire sensation que l'on puisse imaginer».
Cent mille autres meurent de septicémie, leur sang empoisonné
par l'infection venant d'un utérus non cicatrisé ou d'une
expulsion incomplète du placenta, avec fièvre, hallucinations
et douleurs insoutenables.
Un nombre plus réduit mais cependant non négligeable d'accouchées
sont emportées par une anémie si grave qu'elle entraîne
une défaillance cardiaque.
Et pas moins de 40 000 femmes meurent chaque année en couches en
raison d'une obstruction du travail -- des jours de contractions inutiles
qui poussent sans cesse le crâne d'un bébé déjà
asphyxié sur les tissus fragiles d'un bassin qui est simplement trop
étroit.
Depuis 1990, trois millions de jeunes femmes sont mortes d'une ou plusieurs
de ces manières. Et elles continuent de mourir au rythme de 1600
chaque jour, hier, aujourd'hui et demain.
Une importante morbidité
La plupart du temps, il ne s'agit pas ici de morts de malades, pas plus
que de personnes très âgées ou très jeunes, mais
de femmes en bonne santé et dans la fleur de l'âge, dont dépendent
peut-être des jeunes et des vieillards.
Le nombre de décès ne révèle pas à lui
seul l'ampleur de cette tragédie. Pour chaque femme qui meurt, il
y en a une trentaine d'autres qui souffrent généralement en
silence et sans traitement d'infections, de lésions et de handicaps
souvent douloureux, humiliants, débilitants et durables.
Le silence a si longtemps entouré la question de la morbidité
maternelle qu'il existe peu de recherches sur la fréquence de ces
troubles. Mais en se fondant sur quelques études et de nombreuses
hypothèses, la meilleure estimation que l'on puisse faire chiffre
la proportion de lésions par rapport aux décès à
environ 30 pour un.
Cela signifie que chaque année, au moins 15 millions de femmes subissent
pendant la grossesse et l'accouchement une atteinte qui influencera profondément
leur vie. Et même, en tenant compte du fait que certaines femmes subissent
ces traumatismes plus d'une fois pendant leurs années de procréation,
on peut évaluer sans exagérer à environ 300 millions
le total cumulatif des femmes concernées, soit plus d'un quart des
femmes adultes vivant aujourd'hui dans le monde en développement.
Il n'est donc pas exagéré de dire que la question de la mortalité
et de la morbidité maternelles, enfermée dans la conspiration
du silence, est par son ampleur et sa gravité la tragédie
la plus négligée de notre époque.
Les signes évidents
Nombre des lésions subies pendant la grossesse et l'accouchement
sont douloureusement évidentes. La rupture ou le prolapsus de l'utérus,
l'inflammation pelvienne et les lésions de l'appareil génital
inférieur rendent la vie difficile à des millions de femmes 1
.
La lésion la plus manifeste et la plus pénible est la fistule.
La fistule se produit quand les tissus de la filière génitale
sont nécrosés à la suite d'un travail prolongé
et de la pression du crâne du bébé. Dans les jours et
les semaines suivant la naissance, les tissus morts tombent, laissant des
ouvertures par lesquelles s'écoule dans le vagin le contenu de la
vessie et du rectum, ou des deux. Les muscles qui retiennent normalement
l'urine et les fèces ne fonctionnent plus. La femme est incontinente
et, sans intervention réparatrice, elle le demeurera toute sa vie.
Faute de serviettes spéciales, elle doit se débrouiller avec
des linges et des chiffons qui sont rapidement trempés et souillés.
Les écoulements constants irritent la peau de la région génitale,
produisant une éruption permanente et douloureuse. Il est difficile
de se laver. Les bains fréquents sont impossibles.
Très vite, la femme est chassée du lit de son mari, puis de
son foyer. Vivant dans un appentis ou avec les animaux, elle ne peut rendre
visite à personne ni voyager d'aucune manière, sauf à
pied. Chaque année, des femmes, dont on ignore le nombre, décident
que le suicide est préférable à une telle vie.
Selon les meilleures estimations disponibles, quelque 80 000 femmes sont
chaque année atteintes d'une fistule. La plupart restent sans traitement.
Au total, le problème doit toucher actuellement entre 500 000 et
un million de femmes.
L'anémie
D'autres morbidités peuvent être plus facilement dissimulées,
tout au moins au début.
Les plus cachées sont les effets à long terme des hémorragies
qui affectent environ 14 millions de femmes chaque année.
On peut penser que la moitié de ces femmes étaient déjà
anémiques. Mais une hémorragie pendant l'accouchement, ou
lors d'accouchements successifs, peut pousser les femmes de plus en plus
loin sur la pente de l'anémie, réduisant lentement la qualité
de la vie pour des millions d'entre elles, faisant de chaque tâche
une corvée, de chaque jour une épreuve, ne leur laissant plus
aucune énergie, même pour les joies habituelles de la vie.
Pour un certain pourcentage de femmes, le choc hémorragique a des
conséquences pires que l'anémie.
Celles chez qui apparaît une insuffisance hypophysaire, ou syndrome
de Sheehan, pensent presque toujours qu'elles souffrent d'une fatigue passagère.
Mais avec le temps, la fatigue devient faiblesse chronique, une inertie
qui se mêle de crainte avec l'apparition d'autres symptômes
-- arrêt des règles, dépilation pubienne, confusion,
oublis accrus. Sans savoir ce qui ne va pas, ces femmes deviennent vieilles
alors qu'elles sont encore jeunes. Et leur peur laisse ensuite la place
au symptôme le plus cruel -- l'apathie grandissante qui rend peu
probable qu'elles cherchent jamais à se faire soigner.
Dans la mesure où l'on connaît le syndrome de Sheehan, on pense
que c'est une affection rare. Pour des raisons évidentes, les définitions
en sont vagues et les chiffres imprécis, mais des estimations récentes
semblent indiquer que le syndrome de Sheehan fauche 100 000 femmes par an
et pourrait actuellement en frapper plus de trois millions.
Une vie de mauvais traitements
Plus loin encore dans l'empire des affections non notifiées on trouve
la dyspareunie -- la douleur que certaines femmes éprouvent pendant
les rapports sexuels.
Après l'accouchement, une femme est endolorie et meurtrie, elle a
besoin de temps pour récupérer. Beaucoup de jeunes mères
ont également subi des traumatismes spécifiques, y compris
souvent un déchirement ou une incision chirurgicale du vagin. Mais,
dans de nombreuses sociétés et dans plusieurs millions de
cas individuels, les femmes n'ont d'autre choix que de reprendre les relations
sexuelles dans les deux ou trois jours suivant l'accouchement, même
si elles sont douloureuses.
La douleur pendant les rapports peut durer jusqu'à une année
après la naissance. Elle peut également être si grave
qu'une femme vit dans la hantise des relations sexuelles. Rares sont celles
qui peuvent compter sur de la sympathie ou un soutien, et beaucoup subissent
la colère, le rejet et la violence.
Une fois encore, ce problème, dont on ignore l'ampleur, est aggravé
par le silence qui l'entoure. Pourtant, la vérité est qu'il
ne s'agit que d'une nouvelle violence dans une vie de mauvais traitements
qui sont liés, d'une manière ou d'une autre, aux différentes
façons dont différentes sociétés font souffrir
une femme pour son rôle de génitrice. Enfant, elle risque de
subir une mutilation sexuelle afin de contenir sa sexualité et conserver
sa valeur matrimoniale. Lorsqu'elle a ses règles, elle peut être
tenue à l'écart comme une créature impure, polluante
et en arriver à se sentir sale et honteuse. Adolescente, elle sera
parfois mariée à un inconnu et se retrouvera enceinte avant
que son corps n'atteigne sa pleine maturité 2.
Si elle ne peut avoir des enfants, elle pourra être brutalisée
et abandonnée, même si c'est son mari qui est stérile,
ou même si son infécondité est causée par une
maladie sexuellement transmissible contractée à l'origine
par son partenaire. Enceinte, elle se verra parfois refuser les égards
élémentaires, le repos, la nourriture et les soins prénatals
auxquels elle a droit. Pendant l'accouchement, elle courra le risque de
mourir par manque de soins obstétricaux, ou de subir des lésions
et handicaps pour lesquels elle ne recevra pas de traitement. Si le travail
se prolonge, elle pourra être abandonnée et mourir seule et
dans la douleur, l'enfant asphyxié dans son ventre, dans les sociétés
où les hommes interprètent l'obstruction du travail comme
un signe d'infidélité. Souffrant de séquelles de l'accouchement,
d'une artère encore ouverte ou d'un utérus déchiré,
elle mourra peut-être parce que son mari ne permettra pas à
un homme de lui prodiguer des soins médicaux. Mère d'une petite
fille, elle s'exposera à l'ostracisme et aux coups, bien que ce soient
les chromosomes masculins qui déterminent le sexe de l'enfant. Epouse,
elle pourra être forcée de se prêter à des relations
sexuelles quelques jours après l'accouchement ou soumise à
la violence si elle refuse. Jeune mère, on s'attendra peut-être
à ce qu'elle conçoive à nouveau un enfant, avant que
son corps n'ait eu le temps de récupérer. Enfin, même
si elle a subi un traumatisme ou une infection grave qu'on peut guérir,
et même si les agents de santé vont à elle sachant qu'elle
ne viendra pas à eux, il y a de fortes chances qu'elle ne soit pas
autorisée à aller à l'hôpital parce qu'il n'y
aura personne pour cuisiner les repas pendant son absence 3.
Conspiration du silence
Comment est-il possible qu'un fardeau aussi lourd de mort, de maladie et
d'invalidité se perpétue aussi longtemps en provoquant si
peu d'indignation?
La conspiration du silence autour de ce problème vient en partie
de ce que les femmes sont conditionnées à faire face sans
se plaindre. Quelles que soient les lésions ou les affections invalidantes
dont elles souffrent, elles continueront généralement à
s'occuper des enfants, à assurer les corvées d'eau et de bois,
à aller au marché et à travailler pendant de longues
heures dans les champs, tout en espérant que la douleur s'estompera,
que la blessure se cicatrisera, que les pertes se tariront, qu'elles seront
bientôt capables d'avoir des relations sexuelles sans souffrir et
qu'elles retrouveront un jour leur vitalité. Et pour la plupart,
elles souffrent en silence. Elles ne demandent ni n'obtiennent une réduction
de leur travail, des soins médicaux, des égards pour ce qu'elles
ont subi ou pour la situation dans laquelle elles se trouvent.
En dernière analyse donc, on néglige ce problème car
c'est une «affaire de femmes», qu'en vertu d'une longue tradition
la plupart des hommes et des gouvernements ne souhaitent pas connaître.
Comme l'a dit une sage-femme ayant 25 ans d'expérience des pays en
développement: «Si des centaines de milliers d'hommes souffraient
et mouraient chaque année, seuls, dans la peur et la douleur, ou
si des millions et des millions d'hommes étaient blessés,
handicapés et humiliés, s'ils subissaient des lésions
génitales massives et non traitées, source de douleurs constantes,
de stérilité et d'incontinence, et s'ils vivaient dans la
terreur d'avoir des relations sexuelles, alors nous aurions tous entendu
parler de cette question depuis longtemps, et quelque chose aurait été
fait 4.»
Que peut-on faire?
Pour réduire le tribut de mortalité et de morbidité
maternelles, la première étape évidente est de fournir
des services de planification familiale de qualité à tous
ceux et celles qui en ont besoin. Avec les connaissances actuelles, il est
possible de le faire de manière acceptable pour tous les pays et
toutes les cultures.
Rien qu'en satisfaisant la demande existante de planification familiale,
on réduirait d'un cinquième le nombre de grossesses dans le
monde en développement, ce qui apporterait une réduction au
moins équivalente des décès et des traumatismes maternels.
Si l'on considère les nombreux autres avantages de la planification
familiale pour tous -- moins d'avortements, une meilleure santé
et une nutrition plus équilibrée des femmes et des enfants,
des progrès plus rapides vers l'égalité des sexes,
un ralentissement de la croissance démographique, des pressions réduites
sur l'environnement -- les coûts sont presque dérisoires.
Pourtant, la planification familiale reçoit moins de 2 % des budgets
gouvernementaux de la santé dans le monde en développement
et moins de 2 % de l'aide internationale.
Photo (ci-dessous): Il est clair que la seule manière
de réduire sensiblement la mortalité et la morbidité
maternelles est d'identifier le plus tôt possible les 15 % de grossesses
exigeant des soins obstétricaux modernes et de faire en sorte qu'ils
soient donnés à temps. ©
Par-delà la prévention des grossesses non désirées
se pose le grand défi de réduire la mortalité et la
morbidité dans la grande majorité des cas où la grossesse
est souhaitée.
Certains en reviendront toujours à l'idée que ce progrès
doit attendre le développement économique et que c'est seulement
quand les femmes seront en meilleure santé, plus instruites et mieux
nourries que le risque maternel diminuera.
Mais l'histoire n'appuie guère une telle hypothèse. Ainsi,
au Royaume-Uni, les taux de mortalité maternelle n'ont pratiquement
pas baissé de 1830 à 1930, alors que les niveaux de santé,
de nutrition, d'éducation et d'hygiène s'élevaient
rapidement. Ce n'est qu'au moment où des sages-femmes compétentes
ont rendu les accouchements plus propres et plus sûrs -- et que
les soins obstétricaux modernes ont commencé à s'attaquer
aux dystocies, aux hémorragies, aux infections et aux troubles dus
à l'hypertension -- que les décès maternels ont
commencé leur diminution prononcée jusqu'aux niveaux actuels.
Sur une échelle plus modeste, aux Etats-Unis, l'étude d'une
secte dont les membres étaient relativement prospères, bien
nourris et instruits, mais qui n'acceptaient pas les soins médicaux
modernes est arrivée aux mêmes conclusions. Elle a constaté
un taux de mortalité maternelle approximativement 100 fois plus élevé
que la moyenne pour les Etats-Unis, et presque le même qu'en Inde
rurale.
Confrontés à cette évidence et à d'autres données
montrant que les soins obstétricaux sont la clef du problème,
beaucoup ont avancé que les coûts de ces services sont simplement
trop élevés pour que le monde en développement puisse
les envisager. Les efforts et les ressources doivent donc être orientés
vers la recherche de stratégies à coût plus modique,
une recherche qui a généralement abouti à préconiser
un élargissement des soins prénatals, la formation d'accoucheuses
traditionnelles et l'examen généralisé des femmes enceintes
pour identifier les grossesses à haut risque.
Mais ces stratégies n'apporteront pas une réduction notable
de la mortalité et de la morbidité maternelles.
Il faut d'abord que les personnes assistant l'accouchée soient formées
à ne pas faire de mal. De nombreuses complications se produisent
parce que ces personnes -- amies, parentes ou accoucheuses traditionnelles
-- ont les mains sales, mettent des herbes ou des huiles dans le vagin,
donnent des infusions de plantes pour accélérer les contractions,
coupent le cordon ombilical avec des couteaux non stérilisés
ou font des incisions superflues avec des instruments souillés.
Outre les compétences nécessaires pour ne pas nuire, les personnes
qui assistent les femmes pendant l'accouchement et les responsables des
soins prénatals peuvent accomplir une tâche vitale en reconnaissant
les complications et en sachant quand demander une aide plus compétente.
De toute façon, les accoucheuses traditionnelles ne peuvent ni prédire
ni traiter les complications graves. Et même si elles peuvent détecter
les complications, cela ne servira à rien si l'on ne peut fournir
à la femme des soins obstétricaux modernes.
L'espoir que le dépistage des risques puisse offrir une solution
a également été déçu. Il est vrai que
certaines grossesses peuvent être reconnues de bonne heure comme à
haut risque. Si les complications sont proportionnellement moins fréquentes
chez les femmes à faible risque -- la catégorie la plus
importante --, elles resteront cependant plus nombreuses en chiffres
absolus dans ce groupe que dans celui bien plus réduit des grossesses
à haut risque. Pour la même raison, la confiance du public
dans le dépistage des risques est difficile à maintenir. La
majorité des femmes à haut risque envoyées dans les
maternités auront des accouchements normaux, tandis qu'une minorité
des grossesses classées dans la catégorie à faible
risque connaîtront de graves complications. Le fait est que, bien
qu'il puisse y avoir des groupes à haut risque et des groupes à
faible risque, il n'y a pas de groupes «sans risque». Toute grossesse
peut voir apparaître des difficultés éventuellement
létales et toute femme enceinte doit donc pouvoir bénéficier,
si nécessaire, de soins obstétricaux compétents.
Après des années de faux espoirs et de faux départs,
il est clair que la seule manière de réduire sensiblement
la mortalité et la morbidité maternelles est d'identifier
le plus tôt possible les 15 % de grossesses exigeant des soins obstétricaux
modernes et de faire en sorte qu'ils soient donnés à temps 5.
Mais il faut souligner que l'investissement de ressources uniquement dans
ce qui est perçu comme une option peu coûteuse -- soins
prénatals et formation des accoucheuses traditionnelles -- aura
très peu d'impact si des soins obstétricaux modernes ne sont
pas à la disposition de celles qui en ont besoin.
Perfectionner
Les pays en développement peuvent-ils se permettre d'offrir des soins
obstétricaux? Ou est-ce encore le développement économique
à long terme qui peut garantir l'accès à ces services
de toutes celles qui en ont besoin?
Il faut tout d'abord remarquer qu'aucun pays en développement ne
part de zéro. Même dans les pays les plus vastes et les plus
pauvres, il y a généralement des unités de santé
et des hôpitaux de district avec les médecins, les sages-femmes,
les infirmières, les médicaments et les équipements
nécessaires pour assurer si besoin est des soins obstétricaux.
S'ils ne le peuvent pas, cette incapacité traduit habituellement
un manque de priorité ou une pénurie de fonds relativement
modestes pour la formation de base et l'équipement essentiel, plutôt
que l'impossibilité inhérente de la tâche. A cet égard,
voici ce que dit Deborah Maine, qui a tant fait au cours de la dernière
décennie pour attirer l'attention sur l'importance des soins obstétricaux
d'urgence:
«Vous n'avez pas besoin d'hôpitaux cinq étoiles
et d'équipement coûteux. Dans le monde en développement,
des milliers d'hôpitaux pourraient, avec quelques perfectionnements,
fournir des soins obstétricaux adéquats en cas d'urgence.
Mais même dans les hôpitaux qui sont censés avoir des
salles d'opérations obstétricales, beaucoup sont inutilisables
faute des 100 dollars nécessaires à l'entretien -- la
réparation d'un appareil d'anesthésie, l'installation d'un
éclairage approprié. Nombre de ces hôpitaux emploient
également des chirurgiens qualifiés qui ne sont pas assez
formés et expérimentés pour réaliser les césariennes
nécessaires dans 5 % des accouchements et qui peuvent sauver la vie
de la mère et de l'enfant. Dans beaucoup d'autres, les médecins
et les chirurgiens ne disposent pas de l'équipement, coûtant
à peine quelques centaines de dollars, requis pour traiter les urgences
obstétricales. Dans des hôpitaux encore plus nombreux, les
médecins ne sont sur place que six heures par jour, n'assurant aucun
service de nuit ou d'urgence; par conséquent, beaucoup de femmes
continuent à mourir alors qu'elles sont arrivées à
l'hôpital en temps utile. On dit trop vite que la mortalité
maternelle est un problème complexe faisant intervenir quantité
de questions culturelles profondément enracinées, alors qu'à
mon avis, puisqu'il y a si peu de choses à faire pour prévenir
les complications, le problème est des plus simples: les femmes ont
des complications et elles ont besoin d'un traitement. Il est vrai qu'il
reste encore beaucoup à faire pour communiquer avec les femmes, avec
leur famille et leur communauté afin de s'assurer qu'elles connaissent
les signes de danger et cherchent de l'aide avant qu'il ne soit trop tard,
mais encore faut-il que cette aide soit disponible -- et il me semble
parfois que les médecins et les administrateurs se sentent plus tranquilles
lorsqu'ils parlent de facteurs culturels que lorsqu'ils se demandent pourquoi
l'équipement ne marche pas ou pour quelles raisons les hôpitaux
fonctionnent seulement quelques heures par jour 6.»
Que les pères agissent
On possède peu de chiffres sur l'accès des femmes aux soins
obstétricaux, mais dans un pays comme l'Inde, on peut estimer que
les trois quarts des 150 000 femmes mourant chaque année en couches
vivaient à quelques kilomètres d'une unité de santé
ou d'un hôpital de district où des soins d'urgence sont ou
devraient être disponibles. Et il y a généralement assez
de temps pour transférer une femme dans ces centres si les signes
de danger sont reconnus suffisamment tôt. Il serait utile aussi que
les futurs pères prennent l'habitude de prendre leurs dispositions
à l'avance -- savoir où aller, comment y aller et par
quels moyens -- au cas où un transfert se révélerait
nécessaire.
Pendant trop longtemps rien n'a été fait sur cette question
parce que l'on pensait que la construction de centaines d'hôpitaux
et la formation de milliers d'obstétriciens pouvaient permettre aux
15 % de femmes enceintes qui en ont besoin d'avoir accès au bon type
de soins. Or, en fait, des sages-femmes bien formées et qualifiées,
travaillant dans des unités de santé modernes avec des équipements
peu coûteux et des approvisionnements fiables de médicaments
d'un prix modique, sont habituellement tout à fait capables de traiter
les hémorragies, empêcher le choc, retirer un placenta non
expulsé, prévenir la septicémie, poser une perfusion,
injecter des ocytociques après l'accouchement, donner des antibiotiques
à titre prophylactique, traiter à la ventouse un avortement
incomplet et savoir quand appeler un obstétricien si une césarienne
est nécessaire. Une grande confusion provient du fait que l'on emploie
fréquemment comme interchangeables «sage-femme», «accoucheuse
traditionnelle» et «accoucheuse qualifiée». En particulier,
une bonne part de la discussion sur ce que l'on peut ou ne peut pas demander
aux sages-femmes vient de l'incapacité de faire la distinction entre
une sage-femme pleinement qualifiée, appuyée par des services
de santé modernes, et une accoucheuse traditionnelle ayant reçu
une formation minimale, et isolée des services obstétricaux.
Seule une formation approfondie permet de donner le type de soins pouvant
prévenir les décès et les lésions, mais des
sages-femmes et des agents de santé correctement qualifiés
et habitués à traiter ces problèmes sauront généralement
mieux ce qu'il faut faire que de nombreux médecins qui ne rencontrent
ces problèmes que quelques fois par an.
Priorités à redéfinir
L'amélioration de la santé dans les pays en développement
est dans une large mesure une question de prévention et de promotion
-- faire sortir les soins de santé des dispensaires et des hôpitaux
et mettre des techniques et des moyens relativement peu coûteux de
prévention et de traitement des maladies à la disposition
des communautés. Mais la réduction de la mortalité
et de la morbidité maternelles est une entreprise d'une autre nature.
Toute femme enceinte doit avoir la possibilité d'être amenée
dans une unité de santé ou un hôpital si et quand des complications se produisent 7.
S'assurer que toutes les familles savent quand une aide est nécessaire
est une entreprise ambitieuse. Elargir l'accès aux soins obstétricaux
modernes n'est pas non plus une tâche facile. Et construire une passerelle
entre les deux -- au-dessus d'un fossé qui peut être aussi
bien social que financier ou physique -- exigera une attitude différente
de la part de nombreux prestateurs de services de santé. Mais le
coût financier ne représenterait qu'une très faible
proportion des 85 milliards de dollars que les gouvernements des pays en
développement dépensent annuellement pour leurs services de
santé, ou des cinq milliards de dollars de l'aide internationale
qui sont alloués chaque année à ces services.
Réduire la mortalité et la morbidité maternelles n'est
donc pas une question de possibilités mais de priorités.
Deux domaines d'action devraient avoir la priorité dans les ressources
sanitaires, car ils concernent la majorité. Il s'agit d'une part
de la lutte contre les cinq problèmes responsables des deux tiers
des décès d'enfants dans le monde chaque année, et d'autre part de la disponibilité de soins
obstétricaux modernes pour les millions de femmes qui aujourd'hui
sont atteintes de lésions ou de handicaps par suite de leur accouchement,
ou meurent en donnant la vie.
Les statistiques seules suffiraient à justifier la priorité
accordée à un problème qui a touché environ
un quart des femmes aujourd'hui vivantes et qui cause quelque 585 000 décès
par an.
Mais il y a aussi une dimension que les statistiques ne peuvent rendre.
Il est sans doute impossible de quantifier la souffrance et la peur, le
manque de confiance et d'estime de soi, ou les lésions, les humiliations
et les angoisses obsédantes qui sont les compagnons constants de
la vie de tant de femmes. Mais le monde en cette fin du XXe siècle
se montrerait singulièrement obtus s'il demeurait sourd aux pleurs
de tant de femmes vivant quotidiennement avec la tristesse et les souffrances
qui se cachent derrière le nom de morbidité maternelle.
On connaît les stratégies qui fonctionnent. Et les ressources
suivront si les priorités sont établies. Il faut désormais
que des revendications beaucoup plus larges se fassent entendre pour imposer
cette question à la conscience publique et aux responsables politiques.
La première chose à faire est de rompre la barrière
du silence. Il n'est guère de politiciens, de professionnels de la
santé, de chercheurs, de journalistes, d'organisations non gouvernementales,
de groupes de femmes ou de membres du grand public qui ne puissent jouer
un rôle dans ce mouvement. En particulier, les organisations professionnelles
d'obstétriciens et de gynécologues qui existent dans presque
tous les pays pourraient dire plus et agir davantage dans ce domaine. Toutes
ces voix sont nécessaires pour faire pression afin que les budgets
gouvernementaux de la santé et les programmes d'aide internationale
s'attaquent concrètement à la tragédie tabou de la
mortalité et de la morbidité maternelles.
Un échec, face à un problème qui touche tant de femmes
si gravement et depuis si longtemps, équivaudrait à une complicité
tacite avec les forces du silence, une manifestation de ce préjugé
tenace qu'il ne faut pas parler trop haut de ces questions car elles sont
embarrassantes et qu'après tout, elles concernent essentiellement
les femmes et surtout les pauvres.
Aldous Huxley a écrit de la souffrance humaine: «Les cris
de douleur et de peur s'élèvent dans l'air au rythme de onze
cents pieds par seconde. Après avoir circulé pendant trois
secondes, ils sont parfaitement inaudibles.»
Il est temps de les entendre. Cessons d'être sourds.
Peter Adamson est l'éditeur du Progrès des nations. De
1980 à 1995, il a été responsable de la préparation
du rapport La situation des enfants dans le monde publié chaque année
par l'UNICEF et il est également l'auteur de Savoir pour Sauver.
Cet article doit beaucoup aux conseils d'un certain nombre de spécialistes
de la mortalité et de la morbidité maternelles qui ont fait
énormément ces dernières années pour attirer
l'attention sur le problème. Il s'agit notamment de Carla AbouZahr,
Leila Bisharat, France Donnay, Deborah Maine, Jon Rohde, Monica Sharma,
Anne Thompson, Tomris Türmen et Tessa Wardlaw.
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