Jamaïque

Des écoles justes pour endiguer la colère masculine

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© UNICEF Jamaica/2005/Stark-Merklein
L’école de rattrapage d’Oxford, à Kingston, est une école de garçons avec une seule élève fille. Les enseignants y sont particulièrement attentifs à traiter les enfants avec affection et respect.

Tandis que le débat fait rage sur les mauvaises performances et la violence masculines dans les Caraïbes, en Jamaïque, des écoles de rattrapage ainsi que certains pères s’attaquent aux racines du comportement des garçons.

Kingston, Jamaïque/New York, USA, le 14 novembre 2005 – Pour les garçons et les filles de l’école « Les enfants d’abord », à Spanish Town (St. Catherine), la vie n’est pas la même que dans d’autres établissements. Ici, les élèves sont consultés pour le règlement et les sanctions, ils évaluent leurs professeurs ainsi que le directeur et font des recommandations sur le comportement des enseignants.

Le programme « Les enfants d’abord » est destiné à des jeunes qui ont abandonné l’école ou n’ont jamais été scolarisés et qui se retrouvent marginalisés, manquent de confiance et sont affectés par la violence, omniprésente dans leur communauté.

« La participation joue un rôle clé dans l’autonomisation des enfants, elle renforce leur confiance en soi, dit Vandrea Thompson, directrice adjointe de cette organisation d’action communautaire à but non lucratif. Ils doivent arriver à se dire :  Je suis important, je suis différent, je peux, je veux… »

Près des deux tiers des 957 enfants qui fréquentent ce programme appuyé par l’UNICEF sont de sexe masculin. D’après Mme Thompson, la plupart ont grandi sans père, car nombre d’hommes « sont en prison, sont morts de façon violente ou ne s’intéressent pas à leurs fils. »

Les experts estiment depuis longtemps que les mauvaise performances scolaires et les violences subies au cours de l’enfance sont liées, de même que ces dernières sont associées à des comportements agressifs à l’âge adulte. En Jamaïque, on a encore recours aux châtiments corporels, et même s’ils n’en subissent pas à l’école, les enfants en reçoivent à la maison.

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A l’école de rattrapage d’Oxford, des garçons d’une classe unique profitent de la récréation après un cours de musique.

Une loi votée en 2005 pour réglementer les écoles primaires impose une amende de 250 000 dollars si l’on bat un enfant. Mais pour beaucoup d’élèves, l’école reste un endroit où on se fait punir et humilier.

Damian*, 18 ans, a quitté l’école parce qu’il avait de mauvaises notes et qu’il ne s’entendait pas avec ses professeurs. Il voulait qu’ils l’écoutent et qu’ils lui expliquent ce qu’il ne comprenait pas, mais eux se contentaient de l’abreuver d’injures. Le jour où il a vu un enseignant frapper un élève avec sa ceinture et ce dernier se défendre avec une chaise, il a abandonné l’école.

Maintenant qu’il étudie aux « enfants d’abord », Damian a l’ambition de devenir architecte. Mais il est réaliste. « L’une de mes plus grandes craintes, c’est la colère, nous explique-t-il. J’ai peur de ne pas pouvoir maîtriser ma colère. »

Retard scolaire

Alors que dans la plupart des pays en développement, ce sont les filles qui prennent du retard dans leurs études, les Caraïbes s’inquiètent plutôt des mauvaises performances scolaires des garçons.

Selon l’UNESCO, 95 % des filles et 94 % des garçons fréquentent l’école primaire en Jamaïque, mais seulement 88 % des élèves de sexe masculin finissent leur cinquième année contre 93 % des filles. Dix pour seulement des garçons vont à l’université contre 25 pour cent des filles. Le taux d’alphabétisation adulte est de 84 % pour les hommes et de 91 % pour les femmes.

« Si les garçons sont scolarisés et qu’ils travaillent bien, ils obtiennent d’aussi bons résultats que les filles », explique Barry Chevannes, professeur d’anthropologie sociale à l’Université des Antilles, lors d’une récente interview pour le rapport que l’UNICEF s’apprête à publier sur les performances et les perspectives dans le domaine de l’éducation. « La vraie question, ajoute-t-il, c’est leur manque de participation. »

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Elèves de « Les enfants d’abord » devant leur salle de classe à Spanish Town (St. Catherine, Jamaïque).

Socialisation selon le sexe

Selon le Dr Chevannes, la socialisation qui se fait à la maison ou au sein de la communauté enseigne aux filles l’obéissance, la coopération et d’autres qualités qui leur permettent de s’adapter à la routine scolaire, alors que les garçons sont autorisés, voire encouragés, à se débrouiller tout seuls et à déborder d’activités, ce qui les rend moins bien disposés à la discipline stricte de l’école.

Les enseignants de l’école de rattrapage d’Oxford, un projet de l’Initiative nationale en faveur des enfants des rues à Kingston, essaient d’influencer les attitudes parentales. Ils demandent aux parents de leurs élèves – qui sont âgés de 8 à 18 ans et presque tous de sexe masculins – de ne pas battre leur fils et de lui témoigner plus d’affection. « Les enfants ont tellement besoin de tendresse, raconte Una Williams, coordinatrice du projet. Ils disent qu’à la maison, ils se font seulement gronder. »

Violence communautaire

Il est encore plus difficile de protéger les enfants de la violence communautaire. Tous les lundi matin, Mme Williams rassemble les élèves et les encourage à parler des fusillades du week-end au sein de leur communauté, afin qu’ils puissent parler de leurs peurs. D’après la jeune femme, l’un des élèves vit dans un quartier où les habitants passent la plupart de leurs nuits sous le lit, par peur des balles perdues.

Briser le cercle vicieux

Des recherches à l’Université des Antilles montrent que lorsque les enseignants, les parents et les élèves ressentent une plus grande confiance en soi, la colère se dissipe, les résultats scolaires s’améliorent et la violence diminue.

Des mesures gouvernementales comme la loi de 2004 sur les soins et la protection de l’enfance, dont la mise en application a été confiée à l’Agence pour le développement de l’enfance, obligent à rapporter les cas de maltraitance à enfant et la toute nouvelle Commission pour la petite enfance supervise les services destinés à celle-ci et impose des normes très strictes pour le traitement des enfants.

Mais surtout, des hommes sont en train de s’organiser en réaction au stéréotype du père irresponsable. Ils proposent des séminaires pour sensibiliser les pères et pour qu’on parle de la paternité en termes positifs. L’un des premiers groupes de pères a été fondé par M. Chevannes en 1991.

La participation estudiantine et des méthodes pédagogiques comme celles qui sont utilisées par « Les enfants d’abord » ou l’école de rattrapage d’Oxford sont en passe de devenir la norme.

N’oublions pas les filles

Pour Mme Williams, ce sont la stimulation à un âge précoce, la nutrition et l’éducation des filles qui ont le plus grand impact. « Il faut éduquer les filles avant qu’elles ne deviennent mères, affirme-t-elle, pour qu’elles comprennent les besoins des enfants. »

Le Rapport sur les progrès et les perspectives en matière de genre dans le domaine de l’éducation évalue les progrès accomplis en vue de l’éducation primaire universelle ainsi que l’Objectif du Millénaire pour le développement visant à la parité des sexes dans l’enseignement. Le rapport sera lancé le 26 novembre 2005 lors de la réunion de haut niveau de l’EPT à Beijing. Voir www.ungei.org/gap pour de plus amples renseignements.


 

 

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