République démocratique du Congo

En République démocratique du Congo, un allié de poids dans la lutte contre la polio : 3e partie – l’approche du hibou

Par Vincent Petit

PP2 est un pasteur plein de charisme appartenant à la secte Kitawala Filadelphie, en République démocratique du Congo. Il conseillait autrefois à ses disciples de refuser la vaccination contre la polio. Récemment, il a commencé à rectifier le tir.  

Mais la voie qui mène à l’adhésion n’a été ni rapide ni facile. Des heures passées à rechercher dans une Bible traduite en swahili le dernier mot sur les vaccinations jusqu’à la surprenante décision d’envoyer des jeunes membres de la secte suivre une formation médicale et à des vaccinations secrètes effectuées dans la profondeur de la nuit, nous relatons, dans cette série de reportages en trois volets, l’itinéraire d’une alliance inattendue avec un homme qui se fait appeler le Roi Eléphant.

Dans le sud-est de la République démocratique du Congo, 2 avril - Nous chuchotons comme des voleurs en entrant dans la mission de Kadima dans la nuit au milieu des palmiers, leurs ombres pointues projetées sur le sol, à la lumière de la lune. Un homme armé de la secte Kitawala nommé Kitobo ouvre la voie, sans mot dire. Il avance pieds nus, guidant le groupe à l'écart des habitations et à l'abri des regards indiscrets.

Toutes les photos ©UNICEF Democratic Republic of the Congo/2013/Petit

Image de l'UNICEF

Deux chaises en plastique sont le théâtre de l'opération sur le terrain. L'infirmière du centre de santé prépare des flacons de vaccin contre la polio, de la vitamine A et des comprimés vermifuges. Un par un, les parents sortent de la nuit noire. Ils portent des enfants, des bébés endormis, des bambins encore à moitié endormis.

Un par un, les enfants entrent dans le cercle de lumière d'une torche, ouvrent leurs petites bouches et reçoivent deux gouttes d’un liquide amer. Quelques mots sont échangés à voix basse et puis ils s’enfoncent à nouveau dans la nuit.

Au terme de cette routine étrange et secrète - si feutrée et prudente qu’on penserait qu’elle doit être illégale -- plus d'une centaine d'enfants ont été vaccinés.

PP2, l’abréviation de Pasteur Paul II, est le chef de la secte Filadelphie Kitawala. C’est lui qui a organisé cette vaccination de nuit secrète. Après des années de sensibilisation et de négociation menées par des mobilisateurs sociaux soutenus par l’UNICEF, PP2 est maintenant en faveur du vaccin contre la polio, alors qu’il avait conseillé il y a des années à ses disciples de le refuser.
 

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Avec une condition : la vaccination doit se faire la nuit, afin de ne pas attirer l'attention de ceux de ses disciples qui n'approuvent ni le vaccin ni tout ce qui vient de l'Occident.

C’est que PP2 est conscient de son image, et il ne veut pas que le village près de sa mission pense qu’il a « cédé ». Ses disciples et lui sont différents, dit-il. « Nous sommes ceux qu'on appelle les hiboux, les oiseaux de nuit. Nous faisons cela entre parenthèses. Le hibou est un oiseau qui vole toujours la nuit. Il se nourrit la nuit. Il évite le soleil. »

La vaccination à voix basse, et dans l'obscurité de la nuit : telle est l'approche « hibou ».

PP2, que ses disciples honorent du titre de Roi Éléphant, est plein de contradictions. Est-il un chef visionnaire qui place le bien-être des enfants au centre du développement, ou est-il un chef que n’intéresse que son pouvoir ? Quelle que soit la réponse, PP2 est indispensable. Sans lui, il n'y aura pas de vaccination.

« Laissez-moi aller dans les missions tout seul, je vous le dis. Si vous entrez, ils n’écouteront rien, rien du tout, parce que le chien n'écoute que son maître. Si vous n'êtes pas le propriétaire du chien, il va vous mordre ou il va aboyer et vous courir après. Toutes ces histoires… Ceux qui ont accepté le vaccin et ceux qui ne l'ont pas accepté, ils sont tous mon peuple. Patience. Ou alors, emmenez- nous et placez-nous tous dans une citerne ou un avion et jetez-nous dans l'océan. Et tous les problèmes seront résolus. »

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Certains des disciples de PP2, et d’autres membres de congrégations du coin, ne sont toujours pas d'accord avec la décision de PP2 d’accepter le vaccin contre la polio. La province du Katanga, où se trouve la mission, a un taux élevé de refus du vaccin contre la polio. Quelque 50 % des enfants non vaccinés ici ont en fait accès au vaccin, un nombre ahurissant.

Ici, le disciple d'un autre groupe religieux local refuse le vaccin, malgré une longue conversation avec un mobilisateur social. Elle revendique son droit à mourir, alors même que le mobilisateur lui explique que son refus du vaccin peut affecter d'autres personnes dans la communauté, et que la poliomyélite est rarement mortelle, mais pourrait la laisser paralysée.

La mise en place d’un dialogue avec les communautés dans les poches de résistance comme celle-ci revêt une importance cruciale. L’existence de ces « sanctuaires de polio », comme on les a surnommés, risquent de permettre au virus de circuler à nouveau, alors même que le monde n’a jamais été aussi proche de l’éradication de la maladie.

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Une équipe de vaccination a découvert ce garçon atteint d’une paralysie flasque aiguë dans un village voisin. Ils l'ont amené au centre de santé Songa pour être testé. Il attend là sur les genoux de son père.

Même dans les endroits où les taux de refus de vaccins semblent faibles, ces petits groupes de ménages qui refusent d’accepter le vaccin facilitent des flambées de poliomyélite chez les enfants sous-vaccinés. Dans d’autres poches de résistance, comme celles dans les Etats de Kano et Sokoto au Nigéria et dans la région de Quetta au Pakistan, plus de 60 pour cent des nouveaux cas de poliomyélite en 2012 ont été enregistrés dans les familles qui ont refusé de faire vacciner leurs enfants.

Dans les zones à haut risque comme celles-ci, ainsi qu’au Katanga, les familles ont besoin d'une intensification des efforts de mobilisation sociale et de plus de ressources.

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Les vaccinations dans la mission Filadelphie Kitawala sont certes effectuées de nuit pour l'instant, mais les efforts de sensibilisation se poursuivent. Lors du lancement de la campagne de vaccination pour la zone de santé de Kabalo, un danseur traditionnel joue la surprise innocente d'un enfant qui se retrouve paralysé par la polio.

L'initiative d’éradication de la poliomyélite est la plus grande entreprise non militaire de l'histoire de l’humanité. Elle rassemble à l’échelle mondiale des dizaines d'organisations internationales, des gouvernements du monde entier, des dizaines de milliers d’agents de santé et des millions de bénévoles.

Mais cette gigantesque entreprise se construit sur des réussites locales, comme à la mission Kadima. Ces succès sont souvent le résultat de dialogues longs et patients, comme celui qui a lieu avec PP2 - et à travers lui, ses disciples - depuis 2009.

Pas à pas, ce dialogue mené avec les communautés et les autorités influentes peut reléguer la polio à sa juste place, à côté de la variole, sur la liste des maladies jadis catastrophiques mais que l'humanité a enfin éradiquées.

 


 

 

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