Thaïlande

Dans les provinces troublées du Sud de la Thaïlande, le chemin de la paix commence avec les enfants

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© UNICEF/2008/Kanoknan
Les élèves d’une école primaire de la province de Pattani, dans le Sud de la Thaïlande, jouent devant leur classe avant de rentrer suivre les cours de l’après-midi.

Par Nattha Keenapan

SONGKHLA, Thaïlande, 18 mars 2009 – Le grand dessin aux vives couleurs montre un moine, un imam et des citoyens bouddhistes et musulmans se tenant par la main dans un paisible village où un temple et une mosquée se dressent côte à côte. Près de ces lieux de cultes sont représentés des bouddhistes et des musulmans en train de prier pour la paix dans les provinces frontalières agitées du Sud de la Thaïlande.

Ce dessin, œuvre d’un groupe d’enfants musulmans du Sud du pays secoué par des troubles, représente leur espoir de voir la fin de la violence qui a fait plus de 3000 victimes depuis le début de 2004 dans les provinces de Narathiwat, Pattani, Yala et Songkhla.

Il a été dessiné à l’occasion d’une session de Consultation des jeunes organisée par l’UNICEF de Thaïlande à la fin de l’année dernière avec des enfants des quatre provinces. Cette consultation de trois jours a rassemblé 53 enfants bouddhistes et musulmans qui ont partagé leurs espoirs et leurs craintes avec un public qui comprenait les forces de l’ordre locales, des officiels, des universitaires et des militants des droits humains de l’extrême-sud du pays.

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Des enfants jouent dans les ruines d’un école de la province de Yala détruite par des incendiaires. Des centaines d’écoles ont été sérieusement endommagées ou détruites à la suite des troubles dans les provinces de Narathiwat, Pattani, Yala et Songkhla.

Une occasion de prendre la parole

« Nous manquons d’amour et de paix, » a déclaré un participant de 14 ans de la province de Pattani qui avait participé à la création du dessin. « Mais aussi mauvaise que soit la situation, si tout le monde s’unit sans considération de religion, de sexe et d’âge, nous pouvons ramener la paix dans notre vie. »

Au cours de la consultation, les jeunes – qui avaient de 11 à 18 ans – ont aussi créé des pièces de théâtre et de musique qui reflètent la réalité de leur vécu quotidien. Certains enfants ont éclaté en sanglots pendant la représentation d’œuvres qui touchaient à des questions comme la violence familiale, les punitions physiques à l’école, les ravages de la drogue dans leur société.

« Les enfants qui vivent dans ces provinces frontalières ont été profondément touchés par la violence, » déclare Tomoo Hozumi, le représentant de l’UNICEF en Thaïlande. « Mais on ne s’est pas assez soucié de l’effet que cela a sur eux ou de ce qu’il est possible de faire pour les aider à y faire face. »

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Un dessin fait par des enfants musulmans du Sud de la Thaïlande illustre leur espoir de paix.

Des vies changées par la violence

Pour la plupart de ces enfants, a constaté la Consultation des jeunes, c’était la première occasion qui leur était donnée de parler des troubles à des personnes autres qu’un membre de leur famille ou un proche ami.

« Je me suis senti soulagée, » a dit Komareeyah Tohya, 14 ans, une jeune fille de la province de Pattani dont l’école a subi une attaque à la bombe. « C’est différent du genre de soulagement que j’ai en parlant à ma famille, car j’espère que les gens présents ici pourront nous aider. »

Les enfants qui ont participé à cette Consultation des jeunes ont affirmé que leurs vies ont radicalement changé sous l’impact de la violence. Ils ne sortent jamais après la tombée de la nuit, ils ne parlent plus aux étrangers, ils ne se mêlent plus à leurs amis et à leurs voisins car la méfiance grandit entre les habitants de leurs villages.

Selon une étude réalisée avec le soutien de l’UNICEF de Thaïlande – "La peur quotidienne : les perceptions des enfants des régions frontalières du Sud de la Thaïlande" (‘Everyday Fears: Children’s perception of living in the southern border of Thailand’ ) – lancée quelques semaines avant la Consultation des jeunes, les enfants qui vivent dans les provinces frontalières du Sud souffrent de stress et d’anxiété causés par la menace quotidienne de la violence. 

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Des enfants affichent des messages où ils expriment leurs espoir et leurs peurs lors d'une consultation de la jeunesse organisée par UNICEF à Hat Yai, Thaïlande.

Les enfants victimes et témoins

(Knowing Children), Les amies des femmes musulmanes de Thaïlande (Friends of Thai Muslim Women), le Luk Riang Group et l’Association des jeunes musulmans de Thaïlande, l’étude a interrogé environ 2400 enfants musulmans et bouddhistes des provinces concernées. Diverses méthodes ont été utilisées pour recueillir les réactions d’enfants vivant dans l’extrême – sud du pays – confection de dessin, rédactions, stimulation visuelle, sondage sur les attitudes et entretiens de réseaux.

L’étude était la première occasion donnée aux enfants vivant dans les provinces touchées par la violence d’exprimer directement leurs perceptions de cette violence et de ses effets sur leur vie. Selon le ministère de l’Éducation, au moins trente élèves ont été tués et 92 blessés entre janvier 2004 et décembre 2007. Les enfants sont non seulement eux-mêmes victimes de la violence, ils ont aussi souvent été témoins du meurtre brutal de leurs parents ou d’autre membres de leur famille, d’enseignants et de voisins ainsi que des combats entre l’armée et les insurgés, d’attentats à la bombe et d’incendies de leurs écoles.

« La plupart des enfants de l’étude disent que le plus grand danger dans leur vie est constitué par les troubles, » explique Hozumi. Leurs réponses indiquent qu’étant donné la persistance de la violence « presque tous les aspects de leur vie comportent un risque, y compris aller à l’école ou sortir jouer. »

« Personne ne sait qui l’a tué »

Des centaines d’écoles des provinces méridionales ont été sérieusement endommagées ou complètement détruite au cours des cinq dernières années et de nombreux enfants vont à l’école et en reviennent sous escorte armée, et les écoles sont elles-mêmes protégées par des gardes armés. Les troubles ont obligé les autorités scolaires à multiplier les fermetures d’écoles pour des périodes allant de quelques jours à plusieurs mois.

Asela Dorotae, 14 ans, une jeune fille de la province de Yala, a été témoin de l’assassinat de son père par les insurgés il ya deux ans. Elle fait partie des dizaines de milliers d’enfants de l’extrême-sud dont les vies ont été tragiquement touchées par la violence.

« Nous étions en train de revenir chez nous, » se rappelle Asela qui pleure à la mémoire de ce drame. « Les insurgés lui ont demandé d’arrêter sa moto. Ils l’ont forcé à s’allonger par terre. Puis ils ont tiré sur lui et ils l’ont ensuite poignardé. »

Asela est restée assise presque trois heures près du corps de son père avant que des soldats arrivent sur les lieux. À ce jour, personne ne sait toujours qui l’a tué ou pour quelle raison.

L’espoir d’une fin au conflit

La mort de son père a poussé Asela à participer bénévolement à l’étude. Elle a rejoint le Luk Rieng Group et aidé cette ONG à recruter d’autres enfants pour participer à l’étude.
« J’ai appris que je n’étais pas la seule à avoir subi un deuil, raconte Asela. Au début, je voulais me venger, mais j’ai ensuite compris que cela ne mettrait jamais fin à la violence. La paix doit commencer avec nous, les enfants, et je veux que les adultes écoutent les enfants comme moi. »

Parmi les résultats positifs de l’étude, on constate qu’aucun des enfants interrogés n’exprime de préjugé ou de jugement négatif sur les autres religions ou ne se réfère à la religion comme cause des troubles qui agitent la région. De plus, peu d’enfants ont une opinion négative de l’armée ou de la police.

Un appel pour des « espaces de paix »

Rawsedee Leartariyapongkul, directeur de projet pour l’Association des jeunes musulmans de Thaïlande pense que l’étude démontre clairement qu’ils existe un potentiel de réconciliation parmi les enfants de l’extrême-sud, et qu’il est urgent d’agir pour préserver les attitudes positives qui existent chez les jeunes et empêcher la violence de devenir intergénérationnelle.

L’UNICEF a lancé un appel pour l’établissement « d’espace de paix » – des zones d’où seraient exclues armes, personnes armées et propagande de toutes les parties au conflit – ceci afin de réduire la violence et le stress qu’elle provoque chez les enfants.

« Je pense que c’est possible, » affirme Amanda Bissex, responsable de la protection de l’enfance pour l’UNICEF de Thaïlande qui note que les espaces de paix ont connu le succès dans d’autres zones de conflit. Elle explique que ces espaces peuvent être mis sur pied dans les écoles des provinces méridionales où les gens du pays sont vraiment favorables à l’idée et prêts à s’engager pour sa réalisation.

« Ainsi, si le milieu où vivent les enfants souffre de la violence, ceux-ci savent qu’il ya un endroit où ils peuvent aller, où ils seront en sécurité et protégés pendant le temps qu’ils y resteront, ajoute Mme Bissex. Ceci est très important pour réduire le stress dans la vie d’un enfant. »

 


 

 

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