À propos de l’UNICEF : Rapport annuel

Rima Salah

Rima Salah, Directrice générale adjointe de l’UNICEF (janvier 2005-mars 2007), parle de sa visite dans les pays de la Corne de l’Afrique en 2006.

Q: Vous avez visité la Corne de l’Afrique à plusieurs occasions en 2006. Pouvez-vous nous parler à la fois de votre expérience et de la crise touchant la région?

R:  J’ai visité la Corne de l’Afrique plusieurs fois l’année dernière. J’ai visité l’Ethiopie deux fois, j’ai également visité le Kenya et parlé du problème de la sécheresse dans l’ensemble de la Corne de l’Afrique. J’ai aussi participé au lancement d’une Alerte sur la Corne de l’Afrique (en anglais) à Genève. J’ai aussi visité la partie septentrionale du Kenya, Garissa. J’ai emmené avec moi un groupe de membres des parlements de dix pays différents parce que les parlementaires appartenant à l’Union interparlementaire se réunissaient au Kenya. Nous avions pensé que ce serait très bon pour eux de participer à un voyage sur le terrain. Et cela a été la première initiative consistant à emmener des parlementaires de l’UIP pour qu’ils visitent nos programmes et se rendent compte des problèmes sur le terrain, particulièrement de ce qui était en train de se passer à cause de la sécheresse. Nous avons visité Garissa et les centres où l’UNICEF collabore avec d’autres institutions  que nous appelons «centres de récupération».

Q: Comment avez-vous vécu la façon dont la sécheresse et les inondations touchent les gens?

R: Nous savons que, d’habitude, la sécheresse touche principalement les enfants et les femmes. Quand je me suis rendue au centre de récupération, j’ai vu que des enfants souffraient. J’ai vu un enfant qui était quasiment en train de mourir à cause de la sous-alimentation et du paludisme. Cela m’a rappelé ce que j’avais vu au Niger, l’année précédente, quand j’avais vu un enfant presque mourir devant moi. Quand j’ai vu aussi les enfants à Garissa, cela a remué bien des souvenirs et j’ai pensé : «Pourquoi ne pouvons pas nous faire mieux ? » 

Et, par exemple, dans la Corne de l’Afrique, nous savons que ceci se reproduit tout le temps. Pourquoi ne pouvons-nous pas faire mieux ? C’est pour cela que je crois que le développement est une chose très importante. La sécheresse dans la Corne de l’Afrique touche principalement la population nomade parce qu’elle se déplace et n’a pas de moyens d’accès aux services, aux services de santé, à l’éducation… J’ai vu le travail héroïque accompli par des gens là-bas. J’ai rencontré un médecin, une femme qui fait vraiment tout son possible pour sauver les enfants de la région. Mais un médecin seul ne peut pas faire cela, nous devons l’aider. Je pense que nous pouvons apporter notre aide par une vraie planification de manière à prévenir les effets de  la sécheresse. Ces régions, Garissa et les autres, sont isolées. Elles sont isolées du développement, elles sont politiquement isolées. Alors, comment pouvons-nous y mettre en place des programmes ? Pour les populations nomades, nous devons avoir des centres de soins mobiles, nous avons besoin de rendre autonomes les familles et les communautés, nous avons besoin d’aller au-devant des familles elles-mêmes  pour les guider dans la façon de s’occuper de leurs enfants. A cause de la sécheresse, les écoles étaient fermées et les enfants n’allaient plus à l’école. A l’UNICEF, nous disposons de modèles qui nous permettent de mettre en place des écoles pour les populations nomades. Ce que j’ai vu aussi, qui était vraiment prometteur,  c’est que les communautés se mobilisent.

Q: Certaines parties des pays sinistrés étaient aussi en même temps touchées par un conflit. Comment la population peut-elle s’occuper de ses enfants dans des circonstances si extrêmes ?

R: Nous sommes allés, par exemple en Ethiopie, dans une région qui était aussi touchée par un conflit et c’est là où nous avons commencé à parler avec les populations d’éducation et de la façon dont l’éducation peut être un moyen de construire la paix (parce qu’il y a des rivalités entre tribus dans la région). Comment pouvons-nous utiliser l’éducation et avoir accès aux services, particulièrement aux services de santé ? Comment avoir un programme d’éducation pour la paix dans les écoles ? Cela permettra de mettre un terme à ces rivalités.

Je pense que le développement est essentiel pour bâtir la paix. Et particulièrement, comme je l’ai toujours dit, la paix seule n’est pas suffisante, il faut la justice également. Ces tribus nomades devraient être traitées exactement de la même façon que n’importe quel autre citoyen de ces pays.

Q: Dites nous quels enseignements majeurs la communauté internationale peut tirer du traitement de crises d’une telle ampleur?

R: La chose la plus importante est de ne pas arriver trop tard. Bien sûr, les opérations d’urgence en cas de catastrophe et les programmes sont très importants mais nous avons besoin aussi d’examiner les causes sous-jacentes. Et je pense que toutes les institutions de l’ONU, en s’unissant, sont capables de le faire. Nous pouvons vraiment rendre les gens autonomes, rendre  les communautés autonomes dans le cadre d’un développement durable, même si elles sont nomades. Nous ne devons pas leur dire de changer leur mode de vie mais nous devons voir comment nous pouvons les aider selon leur mode de vie et comment nous pouvons les rendre autonomes. Quand nous travaillons la main dans la main, je pense que nous pouvons résoudre le problème. Et non seulement s’atteler aux problèmes immédiats mais s’atteler vraiment aux problèmes structuraux, aux causes sous-jacentes.

Q: Pouvez-vous parler du fait le plus choquant ou le plus surprenant que vous avez observé? Quelle a été la chose la plus prometteuse ou la plus positive?

R: Ce qui est choquant est de voir des enfants continuer à mourir, des enfants vraiment malades. Comme vous savez, ce n’est pas seulement la sous-alimentation mais il y a d’autres problèmes, par exemple le paludisme. Voir des enfants tenter de survivre. Ils font tout ce qu’ils peuvent mais parfois il est trop tard et parfois nous ne pouvons pas les sauver. La chose la plus importante que j’ai vue, c’étaient ces anges, les médecins, les infirmières qui travaillent envers et contre tout pour sauver des enfants. J’ai aussi observé que les communautés elles-mêmes désirent faire quelque chose pour améliorer leur situation. 

Le rôle de l’UNICEF est vraiment important parce que l’UNICEF est vraiment là, avant, pendant et après la crise. Ainsi, nous pouvons apporter notre aide durant la phase de développement mais nous pouvons aussi être là pendant les urgences. Nous avons là-bas des bureaux, des sous-bureaux de façon à pouvoir atteindre les communautés, atteindre les familles et, en même temps, nous pouvons exercer une influence sur les politiques qui sont menées. Nous pouvons aussi nous adresser aux gouvernements, nous avons la crédibilité nécessaire.

Q: Dites nous pourquoi vous pensez que travailler pour l’UNICEF est en soi exceptionnel.

R: A cause de notre crédibilité auprès des gouvernements et en même temps à cause de notre crédibilité auprès des familles et des communautés. A cause de la légitimité de notre mission qui est la concrétisation, partout,  des droits des enfants. Et concrétiser les droits des enfants, cela veut dire qu’il faut s’impliquer dans le développement parce qu’on ne peut pas atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement si on n’est pas impliqué dans le développement, dans les politiques qui sont menées. Notre crédibilité nous fera rencontrer des chefs d’Etat, les portes nous sont ouvertes. Durant ma carrière, pendant vingt ans, toutes les portes m’ont été ouvertes. Quand vous travaillez dans des pays qui connaissent une situation de guerre et de conflit, vous pouvez aussi rencontrer les autres groupes, les partis non gouvernementaux, et discuter avec eux, ce que j’ai fait au Libéria, en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone.

La crédibilité de ce que nous affirmons est une chose très importante. Nous avons le savoir-faire. On ne peut pas défendre des intérêts si on ne sait pas comment le faire.

Mon expérience de l’année dernière dans la Corne de l’Afrique, et au Niger l’année précédente, par exemple, m’a vraiment fait réfléchir à la façon dont nous pouvons revoir nos approches et comment nous pouvons vraiment nous atteler aux problèmes et aux cause sous-jacentes. Et aussi toujours s’exprimer en faveur de la justice. Les tribus nomades de ces pays, souffrent parce que le développement ne les a pas touchées. Comment faire en sorte que le développement atteigne tout le monde, voilà qui est très important.


 

 

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